Intelligence artificielle : exemple d’une méthode concrète d’une collectivité pour passer à l’action

L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans le débat public local. Entre opportunités d’amélioration du service public, gains d’efficacité interne et interrogations éthiques, les collectivités territoriales cherchent aujourd’hui la bonne méthode pour avancer de manière concrète et maîtrisée. Comment initier une démarche IA sans céder aux effets de mode ? Par où commencer ? Comment associer les agents, sécuriser les usages et construire une trajectoire durable ?

Rencontre avec Philippe Gambier, chargé de mission IA à la ville de Montreuil : son retour d’expérience, les étapes de sa mise en mouvement et les enseignements tirés d’une stratégie fondée sur la pédagogie, l’expérimentation et la responsabilité.

Vous avez lancé plusieurs chantiers IA au sein de votre collectivité — par où avez-vous commencé, et pourquoi ce choix ?

La Ville de Montreuil s’est engagée sur le sujet de l’intelligence artificielle dès 2023. Une première mission d’étude a alors été confiée à des élèves de l’INET (hauts fonctionnaires territoriaux en formation), afin de réaliser un état des lieux et de restituer leurs travaux lors d’un collectif des cadres (plus de 200 personnes).

Dans le prolongement de cette première sensibilisation, la Ville a fait le choix d’initier, courant 2024, un premier cas d’usage concret : le chatbot RH. À ce stade, ce projet, destiné à fournir aux agents des informations RH générales, apparaissait comme un point d’entrée pertinent, susceptible de concerner le plus grand nombre de par sa nature.

Quels ont été les freins les plus inattendus que vous avez rencontrés — techniques, humains ou réglementaires ?

Je ne parlerais pas à proprement parler de freins inattendus, mais plutôt de résistances liées aux perceptions parfois controversées de l’IA et à la nécessité d’une appropriation progressive du sujet en interne.
S’agissant du chatbot RH, le projet a pris plus de temps que prévu. Bien qu’il s’agisse d’une expérimentation, les équipes mobilisées, notamment la DRH et la DSI, avaient l'exigence de réussir ce projet. Il a donc fallu multiplier les phases de test afin de fiabiliser l’outil, ce qui a allongé les délais et mobilisé beaucoup d’énergie.

Lancé en avril 2024, le chatbot RH est finalement entré en service sur l’intranet en septembre 2025.

Comment avez-vous embarqué les agents et les élu(e)s dans cette démarche ? Y a-t-il eu des résistances ?

Le projet de chatbot RH a constitué une prise de risque et a suscité des interrogations. Les gestionnaires RH et les organisations syndicales ont ainsi exprimé la crainte de voir l’agent IA se substituer à l’humain.
Or, "parler du travail au travail", autrement dit traiter la question fondamentale de notre rapport au travail, est au cœur de la feuille de route managériale de la collectivité depuis plusieurs années. L’introduction de l’IA venait donc toucher un sujet sensible.

Finalement, le chatbot RH s’est révélé être une expérience apprenante, construite pas à pas, dans un souci constant de dialogue. Cette démarche a servi de point d’appui pour renforcer la sensibilisation interne.


Parallèlement, la Ville s’est dotée d’une stratégie IA triennale, dont les orientations ont été validées par le Maire et la direction générale. Elle repose sur trois axes :

  • une gouvernance éthique de l’IA ;

  • la sensibilisation et la formation ;

  • l’accompagnement des projets et des expérimentations IA (dont le chatbot RH).

Entrée en vigueur début 2025, cette stratégie a déjà permis de déployer de nombreuses actions internes. Celles‑ci visent à apporter des repères aux agents, à débattre des controverses liées à l’IA, via des formats innovants comme le jeu sérieux La Bataille de l’IA ou les Cafés IA, et à clarifier la position de la Ville sur les usages professionnels de l’IA générative, notamment face aux risques de Shadow AI.

Concrètement, qu'est-ce que l'IA a changé dans le quotidien des équipes de la collectivité ou dans le service rendu aux usagers ?

Il est encore trop tôt pour répondre à cette question. Nous n’avons pas, à ce stade, évalué de manière approfondie les impacts de l’IA sur les organisations de travail et les métiers. Notre priorité a d’abord été la sensibilisation interne.


Deux ans après le collectif des cadres de 2023, nous avons réuni cette instance à nouveau sur le thème de l’IA. Le constat est clair : les usages ont nettement progressé parmi les cadres en l’espace de deux ans. Aujourd’hui, une majorité déclare utiliser l’IA dans le contexte professionnel, même si subsiste un noyau minoritaire de personnes plus réticentes.


Le fait de disposer d’une stratégie IA formalisée et d’un cadre clair pour promouvoir des usages responsables de l’IA générative s’est révélé indispensable pour aller de l'avant de manière plus sereine et maîtrisée.

Si vous deviez conseiller une collectivité qui n'a pas encore commencé sa stratégie IA, quelle serait votre première recommandation — et quelle(s) erreur(s) lui éviteriez-vous absolument ?

Interdire l’IA ne me semble pas être une option réaliste. Ma première recommandation serait de privilégier la pédagogie et d’afficher une position claire et transparente de la collectivité sur les usages de l’IA, et en particulier de l’IA générative, qui est pour moi la plus problématique en raison de son adoption massive et de ses externalités négatives.


Il est également essentiel d’ouvrir des espaces d’expérimentation sécurisés, permettant aux agents de s’approprier progressivement ces outils et de valoriser les bonnes pratiques.

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